Julia Holter – Loud City Song

Julia Holter - Loud City SongUn an après l’excellent Ekstasis, la californienne Julia Holter nous livre Loud City Song, déjà son troisième album mais le premier enregistré en studio. Loin du confort et de l’autarcie de sa chambre, cet album offre donc une nouvelle dimension à sa musique, toujours très expérimentale, recherchée et pourtant peut être plus accessible ici que sur ses précédents opus. Comme clé de lecture, Julia Holter évoque en interview avoir été inspirée du roman de Colette, Gigi, et son adaptation musicale en 1958 par la MGM. Transposant l’action de la nouvelle dans un Los Angeles contemporain, la ville où elle vit et a grandi, Julia Holter se sert de ce cadre pour raconter sa perception du lieu : à la fois sa mondanité, sa superficialité, sa solitude, mais également l’attachement qu’elle éprouve.

Enregistré avec un ensemble de musiciens et toujours sous la houlette du producteur Cole M.Greif-Neill, l’album offre une plus grande richesse instrumentale. On plonge dans un univers beaucoup plus jazzy avec toutes les familles d’instruments représentées, pourtant le tout crée une ambiance minimale et feutrée. L’écoute de l’album est néanmoins assez déroutante. Dès l’ouverture, le sublime morceau World nous plonge dans un univers fictionnel. On peut presque imaginer ce morceau comme l’ouverture d’un opéra. Julia Holter seule sur scène chante, les instruments se déploient peu à peu autour d’elle avant de l’entourer totalement, alors qu’elle plante, grâce à son texte et sa voix, le décor de sa relation avec Los Angeles et de son influence.
Le projet était de donner un ressentiment sur la ville moderne et on retrouve effectivement dans cet ensemble de chansons à la fois l’anxiété, le bourdonnement constant, la solitude mais également l’excitation d’une ville comme Los Angeles. Sur Horns Surronding Me, les bruits de pas et la voix chuchotée de Julia Holter rendent compte de ce sentiment d’oppression et de menace qui l’entourent. In The Green Wild traduit le sentiment de bruit ininterrompu, de cette quasi-absence de quiétude de la ville. La reprise de Hello Stranger, classique du répertoire soul, originellement interprétée par Barbara Lewis, semble presque tirée d’une scène d’un film de David Lynch, on est plongé dans une ambiance fantomatique, à la limite du rêve où Holter semble se réconforter dans le souvenir d’une relation amoureuse face à la foule des anonymes de la ville.

Les surprises sont grandes au fil des 9 morceaux, et il faudra de nombreuses écoutes pour en appréhender la complexité. Successivement piochant dans le jazz, la musique baroque, le musical voire même la pop, Julia Holter choisit à chaque fois le contre pieds des codes actuels de la musique. D’un point de vue de l’écriture, elle se démarque encore une fois, en faisant le choix d’une écriture énigmatique, proche de celle de poèmes ; World et City Appearing sont des poèmes mis en musique. On ne détient d’ailleurs sans doute pas toutes les clés de l’écriture de Julia Holter. L’abstraction des textes, l’absence de refrain, l’alternance entre les passages chantés, ceux murmurés et parlés renforcent le sentiment de visualisation quasi cinématographique de son œuvre.

Loud City Song est un album surprenant et fascinant. Julia Holter réussit à créer un univers hypnotique, autobiographique sans l’être totalement, car si elle fait référence à Gigi, il est clair que c’est de sa relation avec la ville, et donc Los Angeles, dont il s’agit ici. Inclassable et hors du temps, cet album signe une rappel prometteur que la musique est avant tout un art. Magistral.

Julia Holter – Loud City Song : 5/5

par Yoann le