Savages – Silence Yourself

Savages Silence YourselfEn 2011 à Londres, Jehnny Beth (de son vrai nom Camille Berthomier, moitié du duo d’indie rock John & Jehn) et Gemma Thompson (guitariste, également sur la tournée de John & Jehn) discutent de l’idée de former un groupe, d’explorer de nouvelles émotions, en se servant d’un son plus sale et violent. De cette spontanéité et envie d’aller à l’essentiel est né Savages, groupe post-punk 100% féminin (Fay Milton et Ayse Hassan complètent le groupe), dont le nom a été choisi pour rappeler, selon Gemma Thompson, l’instinct animal en chacun de nous.

Le fruit de la collaboration des quatre jeunes femmes s’est d’abord traduit par une série de concerts, qui a attisé l’intérêt pour ce groupe aux performances énergiques quasi mystiques. Le groupe a très vite étonné à la fois par son choix musical, un son post punk brassé de sonorité rock garage et métal, mais également par son manifeste incitant à se défaire de tout ce qui peut parasiter l’attention, d’échapper à ce besoin moderne de connectivité et de distractions ininterrompues, pour réellement pouvoir apprécier la musique et son message.

L’album pourrait paraître comme un énième album post punk. Pourtant l’importance du message en fait un objet infiniment plus intéressant. Sur leur page Facebook, les filles expliquent « Savages’ songs aim to remind us that human beings haven’t evolved so much, that music can still be straight to the point, efficient and exciting ». On constate effectivement cette urgence et cette simplicité sur Silence Yourself, premier opus du groupe, tant par les sonorités très énervées, une combinaison guitare/batterie/basse sans ornements et une forme d’écriture très explicite, à forte dose d’injonctions. Le groupe cherche avant tout à vivre via ses prestations live et on ressent très fortement l’énergie et le côté hypnotique de la scène sur cet album. Il est construit comme une setlist avec une savante harmonie dans les morceaux, des enchaînements évidents, des moments très brutaux mais d’une extrême beauté : No Face et son « don’t worry about breaking my heart ». Les paroles sont loin de ce qu’on pourrait attendre d’un groupe féminin, en interview Gemma Thompson explique « We don’t write about love and romance. We write about violence, domestic things and having a masculine view on feminine issues » et c’est ce contre pieds dans l’écriture qui fascine également. Le très anxiogène Husbands, premier single sorti en mai 2012, évoque la lassitude face à la routine et vient questionner l’idée de normalité, du désir telle que définie par la société avec une force des mots très tranchante : « I woke up and saw the face of a guy/ I don’t know who he is ».

Savages nous livre un album hypnotique et addictif. L’entreprise et le manifeste pourraient faire passer le groupe pour prétentieux : concept philosophique, affichettes pour demander d’éteindre les téléphones à leur concert, … mais bien au contraire tout est ici utile et appuie cette idée que notre attention doit être totale pour pleinement apprécier et comprendre ce que le groupe a voulu transmettre : faire l’effort de l’écoute et ne pas seulement « consommer ». Un grand album de 2013.

Savages – Silence Yourself : 4,5/5

par Yoann le